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JOURNAL DE CONFINEMENT : "L'hypothèse d'un miracle"

Submitted by Hélène Robert on Thu, 04/23/2020 - 11:00

Il y a deux nuits de cela, un miracle s’est produit dans mon existence.

Il était attendu et espéré depuis des années. À l’image de ces choses si patiemment convoitées qu’elles perdent leur forme initiale une fois obtenues, mon épiphanie s’est manifestée sous des traits inconnus.

Un miracle, il y a l’idée qu’on s’en fait. Et il y a à le vivre. Durant qu’il se déroulait, je l’ai questionné : « est-ce bien toi, M. Miracle ? Je t’imaginais brutal.

Car pour moi, tout miracle est violent. Là est la condition sine qua non à ta symbolique cathartique. Là est le marqueur du passage d’un état à un autre ». En guise de réponse, M. Miracle a joué de sa nature imprévisible en se déployant avec douceur et volupté. Dehors grondait l’apocalypse sanitaire. Le ciel était silencieux et sans nuage, mais pour au moins un milliard de cœurs battants, c’était un leurre. Une petite partie d’entre eux, parquée dans leur appartement haussmannien aux blanches alcôves évocatrices de la divine conception, voyaient des éclairs. On leur avait prédit la fin du monde au nouveau millénaire, mais la nature garde le mystère de l’heure de sa colère. Une autre partie, écrasante, avait toujours dû slalomer entre les flammes de la précarité. Certains couchés dans des bidonvilles à toit ouvert observaient un ciel couvert, tel qu’il leur apparaissait déjà hier et tel qu’ils se figuraient qu’il resterait ainsi encore demain.

Le chaos actuel ? Une pierre supplémentaire à porter dans leur besace. L’ensemble de ces personnes forme l’humanité ; l’Est et l’Ouest du globe, les pauvres et les riches. Ils sont croyants ou athées, superstitieux ou désabusés. Désormais, ils croient partager la résignation de l’impuissance.

Vous avez raison : nous ne nous sommes jamais autant ressemblé que depuis cette pandémie. Nous sommes plus grands en taille qu’un milliard de virus et pourtant face à lui, nous tremblons tous. Seulement, nous oublions l’essentiel : la résignation et l’impuissance demeurent en toute situation des pièges de l’esprit. Le premier amène au repli sur soi. Le second laisse mourir une partie de soi. Trop attardés sur les défauts qui nous rassemblent, nous ne voyons plus le ciel tel qu’il se présente réellement devant nos yeux. Quand j’ai levé la tête, c’est sa substantifique moelle que j’ai regardée, l’immensité qu’on surnomme vide.

De ce noyau horizontal, de ce lieu sans frontière prié si fréquemment, il n’a toujours subsisté que des hypothèses. Aujourd’hui, elles se démultiplient d’une décision à une autre. La possibilité de tuer son prochain sans l’avoir recherché. La probabilité de mourir sans l’avoir décidé. La difficulté à faire le deuil d’un corps mis à la terre à l’abri de nos regards. L’espoir ou la crainte d’un renversement du système social, économique et politique. La liste des suppositions s’allonge jour après jour. L’hypothèse d’un miracle, elle, est immuable. La chloroquine sauvera des vies. Prendre dans ses bras une personne âgée isolée chez elle la sauvera. Rester chez soi sauvera. Stopper la mort est un phénomène aussi miraculeux qu’un vœu cher qui prend chair. Un miracle, il y a l’idée qu’on s’en fait.

Et il y a à le vivre.

Le 28 mars 2020.

écrire au stylo plume sur un carnet